
Avant-propos :
Le Devi Mahatmya, aussi appelé Durgā Saptashatī, constitue une partie du Mārkaṇḍeya-purāṇa – ses chapitres 81 à 93. De part son importance, il est souvent extrait du purāṇa complet et présenté de manière indépendante (de manière similaire à la Bhagavad-Gītā pour le Mahābhārata).
Dans le cadre de la pratique dévotionnelle ou tantrique, il est classiquement lu associé à d’autres textes qui ne font pas partie du Mārkaṇḍeya-purāṇa. Il est alors ainsi notamment précédé par : le Devī-kavaca, l’Argalā-stotram et le Kīlaka-stotram. Et suivi par : le Prādhānika Rahasya, le Vaikṛtika Rahasya et le Mūrti Rahasya.
Chapitre 1 : L’anéantissement de Madhu et Kaitabha
oṃ namaś caṇḍikāyai
oṃ aiṃ
Aom, gloire à toi Candika
Aom, aim
1. mārkaṇḍeyaḥ uvāca sāvarṇiḥ sūryatanayaḥ yaḥ manuḥ kathyate
aṣṭamaḥ niśāmaya tat utpattim vistārāt gadataḥ mama
Markandeya dit : je vais à présent vous dire toute l’histoire de Savarni, le fils de Surya, le huitième Manu.
2. mahāmāyā anubhāvena yathā manvantarādhipaḥ
saḥ babhūva mahābhāgaḥ sāvarṇiḥ tanayaḥ raveḥ
Écoutez l’histoire de sa naissance. Et comment, par la grâce de Mahamaya, il devient, lui, l’illustre fils de Ravi, le seigneur d’un âge.
3. svārociṣe antare pūrvam caitravaṃśasamudbhavaḥ
surathaḥ nāma rājā abhūt samaste kṣitimaṇḍale
Il y a bien longtemps, à l’âge du Manu Svarocisha, un roi nommé Suratha, issu de la lignée de Caitra, régnait sans partage.
4. tasya pālayataḥ samyak prajāḥ putrān iva aurusān
babhūvuḥ śatravaḥ bhūpāḥ kolāvidhvaṃsinaḥ tathā
Il gouvernait avec justice, considérant ses sujets comme ses propres enfants, mais des chefs belliqueux se dressèrent contre lui, tel celui des Kolas.
5. tasya taiḥ abhavat yuddham atiprabaladaṇḍinaḥ
nyūnaiḥ api saḥ taiḥ yuddhe kolāvidhvaṃsibhiḥ jitaḥ
Bien qu’à la tête d’une puissante armée et résolu à les combattre, il fut vaincu, par des forces inférieures en nombre.
6. tataḥ svapuram āyātaḥ nijadeśādhipaḥ abhavat
ākrāntaḥ saḥ mahābhāgaḥ taiḥ tadā prabalāribhiḥ
Et ainsi, ne conservant que sa province natale, il retourna en sa cité. Là, de puissants adversaires s’en prirent à lui, l’illustre Suratha,
7. amātyaiḥ balibhiḥ duṣṭaiḥ durbalasya durātmabhiḥ
koṣaḥ balam ca apahṛtam tatra api svapure tataḥ
ses forces maintenant affaiblies. Ses ministres, puissants, corrompus, enclins au mal, s’emparèrent du pouvoir et pillèrent son trésor, dans sa propre cité.
8. tataḥ mṛgayāvyājena hṛtasvāmyaḥ saḥ bhūpatiḥ
ekākī hayam āruhya jagāma gahanam vanam
Toute autorité lui ayant été retirée, le roi, sous prétexte de partir à la chasse, prit son cheval, et se dirigea seul vers les profondeurs de la forêt.
9. saḥ tatra āśramam adrākṣīt dvijavaryasya medhasaḥ
praśāntaśvāpadākīrṇam muniśiṣyopaśobhitam
Il parvint à l’ermitage de Medhas – un maître parmi les sages parvenus à la réalisation – et contempla ce refuge où résidaient aussi ses vertueux disciples, ainsi que des animaux sauvages, qui demeuraient là, calmes et paisibles.
10. tasthau kañcit saḥ kālam ca muninā tena satkṛtaḥ
itaḥ ca etaḥ ca vicaran tasmin munivarāśrame
Accueilli par le sage, il demeura au sein de l’ermitage quelque temps, visitant l’intérieur de l’enceinte, passant d’un endroit à l’autre.
11. saḥ acintayat tadā tatra mamatvākṛṣṭacetanaḥ
matpūrvaiḥ pālitam pūrvam
mayā hīnam puram hi tat madbhṛtyaiḥ
taiḥ asadvṛttaiḥ dharmataḥ pālyate na vā
Ce faisant, son mental demeurait agité, et il ne cessait de s’interroger : J’ai abandonné la capitale que mes ancêtres ont gouverné avant moi. En ce moment même, mes ministres pervertis l’administrent-ils vertueusement – conformément au Dharma – ou non ?
12. na jāne saḥ pradhānaḥ me śūraḥ hastī sadāmadaḥ
mama vairivaśam yātaḥ kān bhogān upalapsyate
Mon précieux éléphant, si courageux, si fougueux, est maintenant entre les mains de mes ennemis. Quels soins recevra-t-il désormais ?
13. ye mama anugatāḥ nityam prasādadhana bhojanaiḥ
anuvṛttim dhruvam te adya kurvanti anyamahībhṛtām
Mes suivants – toujours en quête de faveurs, richesses et festins – se sont certainement offerts à de nouveaux maîtres.
14. asamyak vyayaśīlaiḥ taiḥ kurvadbhiḥ satatam vyayam
saṃcitaḥ saḥ atiduḥkhena kṣayam kośaḥ gamiṣyati
Leurs gaspillages incessants vont probablement dilapider mes biens, amassés à grand peine.
15. etat ca anyat ca satatam cintayāmāsa pārthivaḥ
tatra vipra āśrama abhyāśe vaiśyam ekam dadarśa saḥ
Alors qu’il était constamment tourmenté par ces questions, et d’autres encore, le roi aperçut un marchand, approchant seul de l’ermitage.
16. saḥ pṛṣṭaḥ tena kaḥ tvam bhoḥ hetuḥ ca āgamane atra
kaḥ saśokaḥ iva kasmāt tvam durmanāḥ iva lakṣyase
Qui êtes-vous ?, lui demanda-t-il, quelles affaires vous conduisent ici ? Pourquoi paraissez-vous ainsi triste et abattu ?
17. iti ākarṇya vacaḥ tasya bhūpateḥ praṇayoditam
prati uvāca saḥ tam vaiśyaḥ praśrayāvanataḥ nṛpam
Entendant ces paroles, prononcées avec bienveillance, le marchand s’inclina respectueusement puis répondit.
18. vaiśyaḥ uvāca samādhiḥ nāma vaiśyaḥ aham utpannaḥ dhaninām
kule putradāraiḥ nirastaḥ ca dhanalobhāt asādhubhiḥ
Le marchand dit : Je suis un marchand nommé Samadhi, né dans une famille fortunée. Ma femme et mes enfants, pervertis par leur cupidité, m’ont chassé et se sont emparés de mes biens.
19. vihīnaḥ ca dhanaiḥ dāraiḥ putraiḥ ādāya me dhanam
vanam abhyāgataḥ duḥkhī nirastaḥ ca āptabandhubhiḥ
Maintenant sans argent, sans épouse et sans enfants, j’ai voyagé jusqu’à cette forêt, dépossédé. Rejeté par tous mes proches.
20. saḥ aham na vedmi putrāṇām kuśalākuśalātmikām
pravṛttim svajanānām ca dārāṇām ca atra saṃsthitaḥ
Et alors que je me trouve ici, j’ignore si ma femme, mes enfants, mes parents ou mes amis, se portent bien ou mal.
21. kiṃ nu teṣāṃ gṛhe kṣemam akṣemam kiṃ nu sāmpratam
katham te kiṃ nu sadvṛttāḥ durvṛttāḥ kiṃ nu me sutāḥ
En ce moment même sont-ils heureux ou bien malheureux ? Comment vont mes enfants ? Leur comportement est-il honorable ou vil ?
22. rājā uvāca yaiḥ nirastaḥ bhavān lubdhaiḥ putradārādibhiḥ
dhanaiḥ teṣu kiṃ bhavataḥ sneham anubadhnāti mānasam
Le roi dit : Ces enfants, cette femme, qui vous ont dépossédé – ainsi que les autres – vous vous inquiétez donc toujours de leur sort ?
23. vaiśya uvāca evam etat yathā prāha bhavān asmadgatam
vacaḥ kiṃ karomi na badhnāti mama niṣṭhuratām manaḥ
Le marchand dit : Il en est bien ainsi. Que puis-je y faire ? Mon cœur n’est pas enclin à la rancune,
24. yaiḥ santyajya pitṛsneham dhanalubdhaiḥ nirākṛtaḥ
patisvajanahārdam ca hārdi teṣu eva me manaḥ
et je ne peux m’empêcher d’avoir encore de l’affection envers eux, eux qui m’ont chassé, ont méprisé l’amour de leur père, de leur époux, de leur parent, par cupidité.
25. kim etat na abhijānāmi jānan api mahāmate yat
premapravaṇam cittam viguṇeṣu api bandhuṣu
Moi-même je n’en comprends pas la raison. Ô sage.
Alors que j’ai maintenant pris conscience de leurs défauts, mon cœur les aime toujours.
26. teṣām kṛte me niḥśvāsaḥ daurmanasyam ca jāyate
karomi kim yat na manaḥ teṣu aprītiṣu niṣṭhuram
En songeant à eux, je soupire. Que devrais-je faire ? La peine n’est pas parvenue à durcir mon cœur.
27. mārkaṇḍeya uvāca tataḥ tau sahitau vipra tam munim
samupasthitau samādhiḥ nāma vaiśyaḥ asau saḥ ca pārthivasattamaḥ
Markandeya dit : Alors, Ô brahmane, tous deux approchèrent du sage. Ce marchand appelé Samadhi, et Suratha, le meilleur des rois.
28. kṛtvā tu tau yathānyāyam yathārham tena saṃvidam
upaviṣṭau kathāḥ kāścit cakratuḥ vaiśyapārthivau
Après avoir effectué les salutations appropriées en présence d’un tel être, le marchand et le roi s’assirent pour lui faire part de leurs histoires respectives.
29. rājā uvāca bhagavan tvām aham praṣṭum icchāmi ekam
vadasva tat duḥkhāya yat me manasaḥ svacittāyattatām vinā
Le roi dit : Ô grand être, j’ai une question à vous poser. Faites-moi la grâce d’y répondre. Incapable de contrôler mes pensées, mon mental est affligé.
30. mamatvam gatarājyasya rājyāṅgeṣu akhileṣu api
jānataḥ api yathā ajñasya kim etat muni-sattama
Je sais mon royaume perdu pour moi, et pourtant – tel un ignorant – je continue à y être attaché, à être préoccupé de son sort comme s’il était encore en ma possession. Grand sage, quelle en est la raison ?
31. ayam ca nikṛtaḥ putraiḥ dāraiḥ bhṛtyaiḥ tathā ujjhitaḥ
svajanena ca santyaktaḥ teṣu hārdī tathā api ati
Et cet homme a été trahi par sa femme, ses enfants et ses serviteurs, abandonné par les siens. Pourtant il ressent encore une forte affection pour eux.
32. evam eṣaḥ tathā aham ca dvau api atyanta-duḥkhitau
dṛṣṭadoṣe api viṣaye mamatvākṛṣṭamānasau
C’est la même chose pour moi. Nous sommes tous deux tourmentés par notre attachement à des choses dont nous savons pourtant qu’elles nous plongent dans l’aveuglement.
33. tat kim etat mahābhāga yat mohaḥ jñāninoḥ api
mama asya ca bhavati eṣā viveka-andhasya mūḍhatā
Grand être, comment se fait-il que nous, qui devrions être capables de mieux, persistons dans notre égarement ?
34. ṛṣiḥ uvāca jñānam asti samastasya jantoḥ viṣaya-gocare
viṣayaḥ ca mahābhāga yāti ca evam pṛthak pṛthak
Le sage dit : Grand roi, par le biais des sens, chaque être vivant a connaissance du monde matériel. Et pourtant chacun le perçoit de manière différente.
35. divā-andhāḥ prāṇinaḥ kecit rātrau andhāḥ tathā apare
kecit divā tathā rātrau prāṇinaḥ tulya-dṛṣṭayaḥ
Certaines créatures sont aveugles pendant la journée, d’autres le sont durant la nuit. D’autres encore voient de manière semblable dans la lumière et l’obscurité.
36. jñāninaḥ manujāḥ satyam kintu te na hi kevalam
yataḥ hi jñāninaḥ sarve paśu-pakṣi-mṛga-ādayaḥ
En vérité, les êtres humains ont cette capacité de perception par les sens, mais ils ne sont pas les seuls : les oiseaux et les animaux sauvages, ainsi que tous les autres êtres vivants perçoivent ainsi.
37. jñānam ca tat manuṣyāṇām yat teṣām mṛga-pakṣiṇām
manuṣyāṇām ca yat teṣām tulyam anyat tathā ubhayoḥ
Cette conscience du monde qui les entoure – dont les êtres humains sont dotés – les oiseaux et les bêtes la possèdent aussi ; et inversement. Sur d’autres aspects aussi, êtres humains et animaux sont similaires.
38. jñāne api sati paśya etān pataṅgān chāva-cañcuṣu
kaṇa-mokṣa-ādṛtān mohāt pīḍyamānān api kṣudhā
Regardez ces oiseaux. Bien qu’affamés eux-mêmes, un puissant élan les fait s’employer à donner la becquée à leurs petits. Pour quelle raison ?
39. mānuṣā manuja-vyāghra sābhilāṣāḥ sutān prati
lobhāt pratyupakārāya nanu etān kim na paśyasi
Grand roi, les êtres humains s’attachent à leur enfants eux-aussi, en réalité dans l’attente d’obtenir quelque chose de leur part, ne le vois-tu pas ?
40. tathā api mamata-āvarte moha-garte nipātitāḥ
mahā-māyā-prabhāveṇa saṃsāra-sthiti-kāriṇā
Ainsi sont-ils emportés dans le tourbillon de l’attachement et de l’égoïsme, le gouffre de l’illusion, par le pouvoir de Mahamaya, qui est la source des cycles du monde matériel.
41. tat na atra vismayaḥ kāryaḥ yoganidrā jagatpateḥ
mahāmāyā hareḥ ca eṣā tayā saṃmohyate jagat
N’en soyez pas surpris. Mahamaya est aussi Yoganidra.
Par son pouvoir divin le monde – Hari lui-même – est trompé.
42. jñāninām api cetāṃsi devī bhagavatī hi sā
balāt ākṛṣya mohāya mahāmāyā prayacchati
Elle – la suprême déesse Mahamaya – ébloui même l’esprit des plus sages et les replonge dans l’aveuglement.
43. tayā visṛjyate viśvam jagat etat carācaram
sā eṣā prasannā varadā nṛṇām bhavati muktaye
Elle crée et maintient cet univers dans sa totalité – sa part changeante comme sa part immuable – et c’est aussi par sa grâce que les êtres humains peuvent atteindre la libération.
44. sā vidyā paramā mukteḥ hetubhūtā sanātanī
saṃsārabandhahetuḥ ca sā eva sarveśvareśvarī
Elle est connaissance suprême et suprême libératrice, alors même qu’elle est la source de l’attachement au monde matériel. Elle est la souveraine de tous les souverains.
45. rājā uvāca bhagavan kā hi sā devī mahāmāyā iti yām bhavān
bravīti katham utpannā sā karma asyāḥ ca kim dvija
Le roi dit : Grand être, qui est cette déesse que tu appelles Mahamaya ? Comment est-elle née ? Comment exerce-t-elle son pouvoir Ô brahmane ?
46. yat svabhāvā ca sā devī yat svarūpā yat udbhavā
tat sarvam śrotum icchāmi tvattaḥ brahmavidām vara
Cette déesse, je désire apprendre à la connaître : sa puissance, sa forme, son origine. Toutes ces choses je souhaite les apprendre de vous, vous qui êtes suprême parmi ceux qui ont réalisé Brahma.
47. ṛṣiḥ uvāca nityā eva sā jaganmūrtiḥ tayā sarvam idam
tatam tathā api tat samutpattiḥ bahudhā śruyatām mama
Le sage dit : Elle est éternelle, elle a l’univers entier pour forme. Elle est présente en toute chose. Et pourtant, elle peut aussi se manifester sous différents aspects singuliers. Écoutez.
48. devānām kāryasiddhyartham āvirbhavati sā yadā
utpannā iti tadā loke sā nityā api abhidhīyate
Bien qu’elle soit éternelle, quand elle se manifeste pour venir en aide aux êtres divins, on dit qu’elle naît en ce monde.
49. yoganidrām yadā viṣṇuḥ jagati ekārṇavīkṛte
āstīrya śeṣam abhajat kalpānte bhagavān prabhuḥ
À la fin d’un précédent kalpa – comme l’univers d’alors s’était dissout dans l’océan primordial – le Seigneur Vishnu s’étendit sur le serpent Shesha et entra en sommeil yogique et cosmique.

50. tadā dvau asurau ghorau vikhyātau madhukaiṭabhau
viṣṇukarṇamalodbhūtau hantum brahmāṇam udyatau
Mais deux terribles asuras, Madhu et Kaitabha, naquirent de la cire des oreilles de Vishnu et tentèrent d’abattre Brahma.
51. sa nābhikamale viṣṇoḥ sthitaḥ brahmā prajāpatiḥ
dṛṣṭvā tau asurau ca ugrau prasuptam ca janārdanam
Brahma, le seigneur de tous les êtres, qui reposait sur le lotus né de l’ombilic de Vishnu, vit ces asuras féroces, et Janardana toujours endormi.
52. tuṣṭāva yoganidrām tām ekāgrahṛdayasthitaḥ
vibodhanārthāya hareḥ harinetrakṛtālayām
Il concentra toute son attention, toutes ses facultés et toutes ses émotions sur Yoganidra, qui reposait sur les yeux d’Hari, et l’exhorta.
53. brahmā uvāca viśveśvarīm jagaddhātrīm sthiti saṃhāra
kāriṇīm nidrām bhagavatīm viṣṇoḥ atulām tejasaḥ prabhuḥ
Le resplendissant créateur, Brahma dit : Gloire à la souveraine et maîtresse de l’univers – celle qui le maintient et le dissout, suprême Yoganidra – qui plonge Vishnu dans le sommeil.
54. tvam svāhā tvam svadhā tvam hi vaṣaṭkāraḥ svarātmikā
sudhā tvam akṣare nitye tridhā mātrātmikā sthitā
Tu es Svaha, tu es Svadha, tu es le mot liturgique vasat, tu es l’essence de tous les sons sacrés. Tu es le sudha, tu es le principe transcendantal suprême, l’unique, l’impérissable, l’éternel, les trois mesures d’Aom.
55. ardhamātrā sthitā nityā yā anuccāryā viśeṣataḥ
tvam eva sandhyā sāvitrī tvam devi jananī parā
Tu es l’ardhamatra, éternel, l’inexpressibilité suprême. Tu es Sandhya, tu es Savitri, Ô déesse, tu es la mère suprême.
56. tvayā eva dhāryate sarvam tvayā etat sṛjyate jagat
tvayā etat pālyate devi tvam atsi ante ca sarvadā
Par toi cet univers a été maintenu, de toi il est né, par toi il a été protégé, Ô déesse, et à sa fin consumé.
57. visṛṣṭau sṛṣṭirūpā tvam sthitirūpā ca pālane
tathā saṃhṛtirūpā ante jagataḥ asya jaganmaye
Tu es énergie créatrice infinie à la naissance de l’univers, tu en permets la subsistance tant qu’il persiste. Et – même à sa fin – c’est toi qui apparais pour le dévorer, toi qui le contient tout entier.
58. mahāvidyā mahāmāyā mahāmedhā mahāsmṛtiḥ
mahāmohā ca bhavatī mahādevī maheśvarī
Tu es connaissance suprême, illusion suprême, sagesse suprême, mémoire universelle, et trompeuse suprême. Tu es la déesse suprême, la grande souveraine.
59. prakṛtiḥ tvam ca sarvasya guṇatrayavibhāvinī
kālarātriḥ mahārātriḥ moharātriḥ ca dāruṇā
Tu es la prakrti, qui se manifeste par les trois gunas à l’origine de toute chose. Tu es Kalaratri, tu es Maharatri, et la terrible Moharatri.
60. tvam śrīḥ tvam īśvarī tvam hrīḥ tvam buddhiḥ bodhalakṣaṇā
lajjā puṣṭiḥ tathā tuṣṭiḥ tvam śāntiḥ kṣāntiḥ eva ca
Tu es la prospérité, la puissance suprême, l’intellect lorsqu’il conduit à la vraie connaissance. Tu es la modestie, tu es la prospérité, le contentement. La quiétude et le pardon.
61. khaḍginī śūlinī ghorā gadinī cakriṇī tathā
śaṅkhinī cāpinī bāṇa-bhuśuṇḍī-parighāyudhā
Armée de l’épée et d’un trident, de la massue et du disque, menant le combat avec la conque, l’arc, les flèches, le bhusundi et la masse de fer, ton aspect est terrible et redoutable.
62. saumyā saumyatarā aśeṣa-saumyebhyaḥ tu atisundarī
parāparāṇām paramā tvam eva parameśvarī
Et pourtant, tu es bienveillante, bien plus bienveillante que tout ce qui est bienveillant, et si belle. Transcendant à la fois ce qui est de plus grand et ce qui est de plus humble, tu es bien la reine suprême.
63. yat ca kiñcit kvacit vastu sat asat vā akhilātmike
tasya sarvasya yā śaktiḥ sā tvam kiṃ stūyase mayā
Tout ce qui existe, manifesté ou non manifesté, quel que soit sa nature – ô principe de toute chose, énergie primordiale – tire son origine de toi : qui saurait te rendre justice ?
64. yayā tvayā jagat-sraṣṭā jagat pāti atti yaḥ jagat
saḥ api nidrā-vaśam nītaḥ kaḥ tvām stotum iha īśvaraḥ
Ô Déesse – le créateur du monde, celui qui le maintient et le soutien, et enfin celui qui le consume sont plongés par toi dans le sommeil. Des dieux ici présents qui serait réellement capable de t’honorer ?
65. viṣṇuḥ śarīragrahaṇam aham īśāna eva ca
kāritās te yato ’tas tvāṃ kaḥ stotuṃ śaktimān bhavet
Puisque c’est toi qui nous fait nous incarner – Vishnu, moi-même et Ishana – qui pourrait suffisamment te louer ?
66. sā tvam ittham prabhāvaiḥ svaiḥ udāraiḥ devi saṃstutā
mohaya etau durādharṣau asurau madhukaiṭabhau
Gloire à toi, Ô déesse, puisses-tu – toi dont le pouvoir est sans limites – égarer ces asuras si puissants, Madhu et Kaitabha.
67. prabodham ca jagatsvāmī nīyatām acyutaḥ laghu
bodhaḥ ca kriyatām asya hantum etau mahāsurau
Permets au Seigneur Vishnu de s’éveiller, et de se dresser pour terrasser ces deux grands asuras.
68. ṛṣiḥ uvāca evam stutā tadā devī tāmasī tatra vedhasā
viṣṇoḥ prabodhanārthāya nihantuṃ madhukaiṭabhau
Le sage poursuivit : Brahma supplia ainsi la déesse – dans son aspect tamasique – d’éveiller Vishnu afin qu’il terrasse Madhu et Kaitabha.
69. netrāsyanāsikā-bāhu-hṛdayebhyaḥ tathā urasaḥ
nirgamya darśane tasthau brahmaṇaḥ avyaktajanmanaḥ
Elle émergea de ses yeux, bouche, narines, bras, cœur et poitrine – et apparut face à Brahma, lui-aussi naît du non manifesté.
70. uttasthau ca jagannāthaḥ tayā muktaḥ janārdanaḥ
ekārṇave ahiśayanāt tataḥ saḥ dadṛśe ca tau
Éveillé par elle, le seigneur Vishnu se leva de sa couche – le serpent Shesha reposant sur l’océan primordial. Et vit les deux asuras,
71. madhukaiṭabhau durātmānau ativīryaparākramau
krodharaktekṣaṇau attum brahmāṇam janitodyamau
Madhu et Kaitabha, si pervers, extraordinairement puissants, si vindicatifs, aux yeux rougeoyants de colère, résolus à dévorer Brahma.
72. samutthāya tataḥ tābhyām yuyudhe bhagavān
hariḥ pañcavarṣasahasrāṇi bāhupraharaṇaḥ vibhuḥ
S’étant redressé, le divin seigneur Vishnu les affronta – à mains nues – pendant cinq mille ans.
73. tau api atibalonmattau mahāmāyāvimohitau
uktavantau varaḥ asmattaḥ vriyatām iti keśavam
Eux enfin, ivres de leur force immense et égarés par la divine Māyā, dirent à Keśava : Quel souhait voudrais-tu que nous t’accordions ?
74. bhagavān uvāca bhavetām adya me tuṣṭau mama vadhyau
ubhau api kim anyena vareṇa atra etāvat hi vṛtam mama
Le Seigneur Vishnu répondit : Ainsi vous êtes prêts à me satisfaire ? Votre destin est de périr par ma main : quel besoin de souhaiter quoi que ce soit d’autre ? C’est cela mon souhait.
75. ṛṣiḥ uvāca vañcitābhyām iti tadā sarvam āpomayam
jagat vilokya tābhyām gaditaḥ bhagavān kamalekṣaṇaḥ
Le sage dit : Les asuras comprirent qu’ils avaient été trompés. Comme ils étaient entourés de l’océan primordial infini, ils s’adressèrent de nouveau au Seigneur aux yeux de lotus.
76. āvām jahi na yatra urvī salilena pariplutā prītau
svaḥ tava yuddhena ślāghyaḥ tvam mṛtyuḥ āvayoḥ
Ce fut un grand combat, périr de ta main est une grâce : tue-nous maintenant sur une terre émergée.
77. ṛṣiḥ uvāca tathā iti uktvā bhagavatā śaṅkha-cakra-gadā-bhṛtā
kṛtvā cakreṇa vai chinne jaghane śirasī tayoḥ
Le sage dit : Ayant acquiescé, le seigneur – lui qui tient la conque, le disque et la masse – les plaça sur ses cuisses et leur trancha la tête avec son disque.
78. evam eṣā samutpannā brahmaṇā saṃstutā svayam
prabhāvam asyāḥ devyāḥ tu bhūyaḥ śṛṇu vadāmi te
Ainsi se révéla-t-elle, comme Brahma lui-même la glorifiait. Mais écoutez maintenant, car je vais vous exposer toute la grandeur de la déesse.
Chapitre 2 : L’anéantissement des armées de Mahisasura
1. ṛṣiḥ uvāca deva-asuram abhūt yuddham pūrṇam abda-śatam
purā mahiṣe asurāṇām adhipe devānām ca purandare
Le sage dit : Autrefois, une grande bataille se déroula entre les dieux et les asuras, qui dura cent années entières. Cela se produisit quand Mahisa était le seigneur des asuras, et que Purandara était à la tête des dieux.

2. tatra asuraiḥ mahāvīryaiḥ deva-sainyam parājitam
jitvā ca sakalān devān indraḥ abhūt mahiṣāsuraḥ
Dans cette bataille, l’armée divine fut vaincue par les puissants asuras. Et ainsi, après avoir soumis tous les dieux, l’asura Mahisa usurpa la couronne d’Indra.
3. tataḥ parājitāḥ devāḥ padmayonim prajāpatim
puraskṛtya gatāḥ tatra yatra īśa-garuḍadhvajau
Alors, les dieux vaincus – prenant à leur tête Prajapati, né du lotus – se rendirent au lieu où se trouvaient Isa et Garudadhvaja.
4. yathāvṛttam tayoḥ tadvat mahiṣāsuraceṣṭitam
tridaśāḥ kathayāmāsuḥ devābhibhavavistaram
Et ainsi, les dieux leur relatèrent tous les détails de leur défaite et des agissements de l’asura Mahisa.
5. sūrya-indra-agni-anila-indūnām yamasya varuṇasya
ca anyeṣām ca adhikārān sa svayam eva adhitiṣṭhati
Qui usurpait maintenant les attributs et rôles de Surya, Indra, Agni, Anila, Indu, Yama, Varuna, et des autres.
6. svargāt nirākṛtāḥ sarve tena devagaṇāḥ bhuvi
vicaranti yathā martyāḥ mahiṣeṇa durātmanā
Chassés du ciel par le pervers Mahiṣa, toutes les armées des dieux erraient sur terre, comme de simples mortels.
7. etat vaḥ kathitam sarvam amarāriviceṣṭitam śaraṇam
vaḥ prapannāḥ smaḥ vadhaḥ tasya vicintyatām
Nous vous avons rapporté tous les méfaits de cet asura, ennemi des dieux. Nous sommes venus prendre refuge auprès de vous et demander sa destruction.
8. ṛṣiḥ uvāca ittham niśamya devānām vacāṃsi madhusūdanaḥ
cakāra kopam śambhuḥ ca bhrukuṭīkuṭilānanau
Le sage dit : Et ainsi, ayant entendu le discours des dieux, Madhusudana devient furieux, et Sambhu lui-aussi entra dans une grande colère, leurs regards se firent terribles et menaçants.
9. tataḥ atikopapūrṇasya cakriṇaḥ vadanāt tataḥ
niścakrāma mahat tejaḥ brahmaṇaḥ śaṅkarasya ca
Et, soudain, le visage du porteur de disque – envahi par la colère – se mit à irradier d’une grande lumière. Ainsi que les visages de Brahma et Sankara.
10. anyeṣām ca eva devānām śakrādīnām śarīrataḥ
nirgatam sumahat tejaḥ tat ca aikyam samagacchata
Du corps de tous les autres dieux – Indra le premier – émergea ensuite une semblable lueur. Puis, tous ces rayonnements commencèrent à s’entremêler.
11. atīva tejasaḥ kūṭam jvalantam iva parvatam
dadṛśuḥ te surāḥ tatra jvālāvyāptadigantaram
Les dieux virent se former devant eux un colossal amalgame de splendeurs – une montagne de merveilles en fusion, nimbée de flammes progressant dans toutes les directions.
12. atulam tatra tat tejaḥ sarvadevaśarīrajam
ekastham tat abhūt nārī vyāptalokatrayam tviṣā
Ce mélange de fulgurations sublime – qui avait pris naissance dans le corps de chacun des dieux – fusionna en un être unique : une femme, dont la beauté illumina toutes les réalités.
13. yat abhūt śāmbhavam tejaḥ tena ajāyata tat mukham
yāmyena ca abhavan keśāḥ bāhavaḥ viṣṇutejasā
Son visage semblait né du sublime éclat de Sambhava. Ses cheveux longs et épais de l’essence de Yama, ses bras de l’aura grandiose de Vishnu.
14. saumyena stanayoḥ yugmam madhyam ca aindreṇa ca
abhavat vāruṇena ca jaṅghorū nitambaḥ tejasā bhuvaḥ
Ses seins de Soma, sa taille d’Indra, ses jambes et ses cuisses de Varuna, ses hanches de la splendeur de la terre mère.
15. brahmaṇaḥ tejasā pādau tat aṅgulyaḥ arkatejasā
vasūnām ca karāṅgulyaḥ kaubereṇa ca nāsikā
Ses pieds de Brahma, ses orteils du soleil, ses doigts de Vasus, son nez de Kubera.
16. tasyāḥ tu dantāḥ sambhūtāḥ prājāpatyena tejasā
nayanatritayam jajñe tathā pāvakatejasā
Ses dents de Prajapati, ses yeux et son troisième œil de la splendeur du feu.
17. bhruvau ca sandhyayoḥ tejaḥ śravaṇau anilasya ca
anyeṣām ca eva devānām sambhavaḥ tejasām śivā
Ses sourcils de la radiance de l’aurore et du crépuscule, ses oreilles du dieu du vent, Anila. Tout ce que les autres dieux avaient de sublime contribuait aussi, pour chacun, à l’aspect de Siva.
18. tataḥ samastadevānām tejorāśisamudbhavām
tām vilokya mudam prāpuḥ amarāḥ mahiṣārditāḥ
Se tenant devant elle – elle qui avait hérité des plus superbes de leurs qualités – les immortels, qui avaient été plongés dans l’affliction par Mahisa, se réjouirent.
19. tataḥ devāḥ daduḥ tasyai svāni svāni āyudhāni ca
ūcuḥ jaya jaya iti uccaiḥ jayantīm te jayaiṣiṇaḥ
Alors les dieux, souhaitant ardemment la voir l’emporter sur cet asura, lui firent don de leurs propres armes en déclamant avec force : ‘Victoire ! Victoire !’.
20. śūlam śūlāt viniṣkṛṣya dadau tasyai pinākadhṛk
cakram ca dattavān kṛṣṇaḥ samutpādya svacakrataḥ
Le porteur du Pinaka lui remit un trident, né du sien. Krishna lui donna un disque, généré à partir du sien propre.
21. śaṅkham ca varuṇaḥ śaktim dadau tasyai hutāśanaḥ
mārutaḥ dattavān ca cāpam bāṇapūrṇe tathā iṣudhī
Varuna lui donna une conque, Hutasana une lance, Maruta un arc et deux carquois remplis de flèches.
22. vajram indraḥ samutpādya kuliśāt amarādhipaḥ
dadau tasyai sahasrākṣaḥ ghaṇṭām airāvatāt gajāt
Indra, le roi des dieux, ayant isolé un éclair de son propre foudre, le lui confia. Ce même Sahasraksah lui remit aussi la cloche de son éléphant Airavata.
23. kāladaṇḍāt yamaḥ daṇḍam pāśam ca ambupatiḥ dadau
prajāpatiḥ ca akṣamālām dadau brahmā kamaṇḍalum
Yama donna un bâton tiré de son sceptre du temps, et Ambupati un pasam. Prajapati un chapelet et Brahma un kamandalu.
24. samastaromakūpeṣu nijaraśmīn divākaraḥ kālaḥ
ca dattavān khaḍgam tasyāḥ carma ca nirmalam
Divakara infusa ses propres rayons dans chacun des pores de sa peau. Kala lui donna une épée et un bouclier à la forme parfaite et sans défauts.
25. kṣīrodaḥ ca amalam hāram ajare ca tathā ambare
cūḍāmaṇim tathā divyam kuṇḍale kaṭakāni ca
Ksiroda offrit un superbe collier, ainsi que deux parures au tissu toujours neuf et immaculé. Il donna aussi un joyau divin pour orner ses cheveux, des boucles d’oreilles et des bracelets.
26. ardhacandram tathā śubhram keyūrān sarvabāhuṣu nūpurau vimalau
tadvat graiveyakam anuttamam aṅgulīyakaratnāni samastāsu aṅgulīṣu ca
Ainsi qu’une couronne en croissant de lune éclatante, des bracelets pour ses bras, deux anklets, un torque aux reflets incomparables et des bagues serties de pierres précieuses pour chacun de ses doigts.
27. viśvakarmā dadau tasyai paraśum ca atinirmalam
astrāṇi anekarūpāṇi tathā abhedyam ca daṃśanam
Visvakarma lui remit une hache – au fer d’une extraordinaire pureté – plusieurs autres armes, ainsi qu’une armure impénétrable.
28. amlānapaṅkajām mālām śirasi urasi ca aparām
adadat jaladhiḥ tasyai paṅkajam ca atiśobhanam
Le dieu océan lui offrit une couronne de lotus toujours épanouis pour orner sa chevelure, une autre pour sa poitrine, ainsi qu’une fleur de lotus suprêmement belle et parfaite.
29. himavān vāhanam siṃham ratnāni vividhāni ca
dadau aśūnyam surayā pānapātram dhanādhipaḥ
Himavat lui présenta un lion pour monture, et plusieurs joyaux. Dhanadhipah lui donna une coupe qui ne se vidait jamais de liqueur.
30. śeṣaḥ ca sarvanāgeśaḥ mahāmaṇivibhūṣitam
nāgahāram dadau tasyai dhatte yaḥ pṛthivīm imām
Et Shesha, le roi de tous les nagas, lui qui soutient cette terre, offrit un collier en forme de serpent orné de grands joyaux.
31. anyaiḥ api suraiḥ devī bhūṣaṇaiḥ āyudhaiḥ tathā
saṃmānitā nanāda uccaiḥ sāṭṭahāsam muhuḥ muhuḥ
La déesse, ainsi honorée par les autres dieux par ces ornements et ces armes, poussa un cri rugissant, encore et encore, accompagné d’un rire puissant.
32. tasyāḥ nādena ghoreṇa kṛtsnam āpūritam nabhaḥ
amāyatātimahatā pratiśabdaḥ mahān abhūt
Le ciel dans sa totalité s’emplit de son rugissement terrible. Un immense et incommensurable écho s’éleva.
33. cukṣubhuḥ sakalāḥ lokāḥ samudrāḥ ca cakampire
cacāla vasudhā celuḥ sakalāḥ ca mahīdharāḥ
Toutes les réalités en furent ébranlées et les océans s’agitèrent. La terre trembla et toutes les montagnes vascillèrent.
34. jaya iti devāḥ ca mudā tām ūcuḥ siṃhavāhinīm
tuṣṭuvuḥ munayaḥ ca enām bhaktinamrātmamūrtayaḥ
Laissant éclater leur joie, les dieux crièrent : Victoire !, à elle, la chevaucheuse de lion. Et les sages se prosternèrent avec dévotion devant elle.
35. dṛṣṭvā samastam saṃkṣubdham trailokyam amarārayaḥ
sannaddhākhilasainyāḥ te samuttasthuḥ udāyudhāḥ
Voyant toutes les réalités s’ébranler ainsi, les ennemis des dieux se dressèrent, préparèrent leurs armées et brandirent leurs armes.
36. āḥ kim etat iti krodhāt ābhāṣya mahiṣāsuraḥ
abhyadhāvata tam śabdam aśeṣaiḥ asuraiḥ vṛtaḥ
S’exclamant avec rage, Ah ! Qu’est-ce cela ?, Mahisasura, entouré de tous les autres asuras, se précipita vers l’origine de ce son.
37. saḥ dadarśa tataḥ devīm vyāptalokatrayām tviṣā
pādākrāntyā natabhuvam kirīṭollikhitāmbarām
Il vit alors la Déesse, dont la splendeur avait subjugué toutes les réalités, fait s’incliner la terre même sur son passage, et dont la couronne atteignait le ciel.
38. kṣobhitāśeṣapātālām dhanurjyāniḥsvanena tām
diśaḥ bhujasahasreṇa samantāt vyāpya saṃsthitām
Il la vit, elle, qui avait ébranlé jusqu’aux mondes d’en dessous avec le frémissement de la corde de son arc, elle, qui faisait face à toutes les directions avec ses milliers de bras.
39. tataḥ pravavṛte yuddham tayā devyā suradviṣām
śastrāstraiḥ bahudhā muktaiḥ ādīpitadigantaram
Le combat débuta entre la Déesse et les ennemis des dieux, illuminant l’horizon des armes et projectiles lancés de toutes parts.
40. mahiṣāsurasenānīḥ cikṣurākhyaḥ mahāsuraḥ
yuyudhe cāmaraḥ ca anyaiḥ caturaṅgabalānvitaḥ
Chiksura, un grand asura et commandeur de l’armée de Mahishasura, engagea la bataille. Chamara combattit aussi, accompagné d’une armée à quatre corps : chars, éléphants, cavalerie et infanterie.
41. rathānām ayutaiḥ ṣaḍbhiḥ udagrākhyaḥ mahāsuraḥ
ayudhyata ayutānām ca sahasreṇa mahāhanuḥ
Le puissant asura nommé Udagra chargea avec soixante mille chars. Mahahanu chargea avec mille myriades (dix millions) de chars.
42. pañcāśadbhiḥ ca niyutaiḥ asilomā mahāsuraḥ
ayutānām śataiḥ ṣaḍbhiḥ vāṣkalaḥ yuyudhe raṇe
Le grand asura Asiloma combattit avec cinquante millions de soldats. Et Vashkala se lança dans la bataille avec six cent myriades (six millions) de soldats.
43. gajavājisahasraughaiḥ anekaiḥ ugradarśanaḥ
vṛtaḥ rathānām koṭyā ca yuddhe tasmin ayudhyata
Horrible et terrible à voir, il se jeta dans la bataille, entouré d’innombrables milliers d’éléphants et de chevaux, et de dix millions de chars.
44. biḍālākṣaḥ ayutānām ca pañcāśadbhiḥ atha ayutaiḥ
yuyudhe saṃyuge tatra rathānām parivāritaḥ
Bidalaksa prit aussi part au combat, entouré par cinq cent mille chars.
45. vṛtaḥ kālaḥ rathānām ca raṇe pañcāśatā ayutaiḥ
yuyudhe saṃyuge tatra tāvadbhiḥ parivāritaḥ
L’asura Kala participa aussi à cette bataille, sous couvert de cinq cent mille chars.
46. anye ca tatra ayutaśaḥ rathanāgahayaiḥ vṛtāḥ
yuyudhuḥ saṃyuge devyā saha tatra mahāsurāḥ
D’autres grands asuras, entourés chacun de dizaines de milliers de chars, d’éléphants et de chevaux, combattirent la Déesse.
47. koṭikoṭisahasraiḥ tu rathānām dantinām tathā
hayānām ca vṛtaḥ yuddhe tatra abhūt mahiṣāsuraḥ
Mahishasura était présent dans la bataille, entouré d’innombrables milliers de chars, éléphants et chevaux.
48. tomaraiḥ bhindipālaiḥ ca śaktibhiḥ musalaiḥ tathā
yuyudhuḥ saṃyuge devyā khaḍgaiḥ paraśupaṭṭiśaiḥ
Dans ce combat ils attaquèrent la Déesse avec des javelots, des bhindipalas, des lances, des masses, aussi bien que des épées, des haches et des pattisas.
49. kecit ca cikṣipuḥ śaktīḥ kecit pāśān tathā apare
devīm khaḍgaprahāraiḥ tu te tām hantum pracakramuḥ
Certains lui jetèrent leurs lances, d’autres cherchèrent à l’entraver avec leurs lassos. Mais ceux-là, cherchant aussi à la tuer – la Déesse – la frappèrent ensuite avec leurs épées.
50. sā api devī tataḥ tāni śastrāṇi astrāṇi caṇḍikā
līlayā eva praciccheda nijaśastrāstravarṣiṇī
Candika, faisant pleuvoir ses propres armes et traits, trancha les leurs sans difficultés, se jouant d’eux.
51. anāyastānanā devī stūyamānā surarṣibhiḥ
mumoca asuradeheṣu śastrāṇi astrāṇi ca īśvarī
Le visage parfaitement serein – toujours louée par les sages divins -, la Souveraine lança ses armes contre les asuras.
52. saḥ api kruddhaḥ dhutasaṭaḥ devyāḥ vāhanakeśarī
cacāra asurasainyeṣu vaneṣu iva hutāśanaḥ
Enragé, son lion, sa monture, à la crinière dressée, décimait les armées des asuras comme un feu de forêt.
53. niḥśvāsān mumuce yān ca yudhyamānā raṇe ambikā
te eva sadyaḥ sambhūtāḥ gaṇāḥ śatasahasraśaḥ
Du souffle qu’Ambika exhalait dans la mêlée naquirent des centaines de milliers de ganas.
54. yuyudhuḥ te paraśubhiḥ bhindipālāsipaṭṭiśaiḥ
nāśayantaḥ asuragaṇān devīśaktyupabṛṃhitāḥ
Ils combattirent avec des haches, des javelots, des épées et des pattisas, détruisant les armées des asuras, soutenus par la puissance de la Déesse et par son énergie.
55. avādayanta paṭahān gaṇāḥ śaṅkhān tathā apare
mṛdaṅgān ca tathā eva anye tasmin yuddhamahotsave
Ces armées de ganas battirent les tambours, firent retentir les conches et jouèrent des mridangas, en célébration de cette grande guerre.
56. tatas devī triśūlena gadayā śaktivṛṣṭibhiḥ
khaḍga ādibhiḥ ca śataśas nijaghāna mahāsurān
Puis, la Déesse frappa les grands asuras par centaines avec son trident, sa masse, une nuée de lances, d’épées et d’autres armes.
57. pātayāmāsa ca eva anyān ghaṇṭāsvanavimohitān
asurān bhuvi pāśena baddhvā ca anyān akarṣayat
Elle abattit aussi des asuras qui avaient été désorientés par le son de sa cloche, et en captura d’autres avec un lasso, les traînant au sol.
58. kecit dvidhā kṛtāḥ tīkṣṇaiḥ khaḍgapātaiḥ tathā
apare vipothitā nipātena gadayā bhuvi śerate
Certains furent tranchés en deux par ses coups d’épées, d’autres, écrasés par sa masse, gisaient à terre.
59. vemuḥ ca kecit rudhiram musalena bhṛśam hatāḥ
kecit nipātitāḥ bhūmau bhinnāḥ śūlena vakṣasi
Quelques uns encore, violemment percutés par la masse, vomissaient du sang. D’autres encore avaient chuté, transpercés par des lances.
60. nirantarāḥ śaraugheṇa kṛtāḥ kecit raṇājire
śailānukāriṇaḥ prāṇān mumucuḥ tridaśārdanāḥ
Certains étaient assaillis par une pluie de ses flèches sur le champ de bataille. Les persécuteurs des dieux, semblables à des montagnes, furent terrassés.
61. keṣāñcit bāhavaḥ chinnāḥ chinnagrīvāḥ tathā apare
śirāṃsi petuḥ anyeṣām anye madhye vidāritāḥ
Certains avaient leurs bras coupés, d’autres leurs cous sectionnés. Des têtes tombèrent, des corps étaient tranchés par le milieu.
62. vicchinnajaṅghāḥ tu apare petuḥ urvyām mahāsurāḥ
ekabāhvakṣicaraṇāḥ kecit devyā dvidhā kṛtāḥ
Ceux dont les cuisses étaient sectionnées s’effondrèrent sur le sol. Certains – à qui il ne restait qu’un bras, un œil ou un seul pied – furent pourfendus par la Déesse.
63. chinne api ca anye śirasi patitāḥ punaḥ utthitāḥ
kabandhāḥ yuyudhuḥ devyā gṛhītaparamāyudhāḥ
Même après que leurs têtes aient été tranchées, des corps se relevèrent. Ces asuras décapités, saisirent de nouveau des armes et continuèrent le combat contre la Déesse.
64. nanṛtuḥ ca apare tatra yuddhe tūryalayāśritāḥ
kabandhāḥ chinnaśirasaḥ khaḍgaśaktyṛṣṭipāṇayaḥ
D’autres se mirent à danser au son des tambours de guerre. Ces kabandhas sans têtes, brandirent des épées, des lances et des piques.
65. tiṣṭha tiṣṭha iti bhāṣantaḥ devīm anye mahāsurāḥ
rudhiraughaviluptāṅgāḥ saṅgrāme lomaharṣaṇe
Dans cette terrible bataille, d’autres grands asuras – dont les membres étaient recouverts de flots de sang, crièrent « Halte ! Halte ! » à la Déesse.
66. pātitaiḥ rathanāgāśvaiḥ asuraiḥ ca vasundharā
agamyā sā abhavat tatra yatra abhūt sa mahāraṇaḥ
Le champ de bataille devint impraticable du fait de l’amoncellement de chars brisés et de cadavres d’éléphants, chevaux et asuras.
67. śoṇitaughā mahānadyaḥ sadyas tatra prasusruvuḥ
madhye cāsurasainyasya vāraṇāsuravājinām
Le sang des éléphants, des asuras et des chevaux se mit à couler en grandes rivières au milieu de l’armée.
68. kṣaṇena tat mahāsainyam asurāṇām tathā ambikā
ninye kṣayam yathā vahniḥ tṛṇadārumahācayam
En un instant Ambika avait anéanti cette grande ost d’asuras, comme le feu consume un grand amas d’herbe et de bois.
69. saḥ ca siṃhaḥ mahānādam utsṛjan dhutakesaraḥ
śarīrebhyaḥ amarārīṇām asūn iva vicinvati
Et son lion, poussant un grand rugissement qui fit résonner sa crinière, attira à lui les souffles vitaux des corps des ennemis des dieux, comme s’il les leur arrachait.
70. devyā gaṇaiḥ ca taiḥ tatra kṛtam yuddham tathā
asuraiḥ yathā eṣām tutuṣuḥ devāḥ puṣpavṛṣṭimucaḥ divi
Tel fut le combat livré en ce lieu par la Déesse et ses ganas contre les asuras – de telle manière que les dieux, comblés, les honorèrent par une pluie de fleurs tombée du ciel.

Notes :
Texte sanskrit établi d’après la recension du Mārkaṇḍeya-purāṇa présentée par GRETIL, collationnée avec l’édition Gita Press de la Śrīdurgāsaptaśatī.
Selon la tradition, Durgā s’exprime dans le Devi mahatmya sous les trois aspects principaux suivants :
- Mahākālī (l’aspect tamastique de l’univers) dans le chapitre 1
- Mahalakshmi (la shakti primordiale – puis à la création de l’univers son aspect rajastique) dans sa lutte contre Mahisasura
- Puis Mahasaraswati (l’aspect sattvique de l’univers)
Les asuras décrits sont symboliquement les démons intérieurs de l’être humain :
- Madhu et Kaitabha l’aspect tamastique de ces démons
- Mahisasura l’aspect rajastique
- puis les Ṣaḍripu