Yoga Sutra (traduction française)

Yogasūtra de Patañjali avec le Yogabhāṣya de Vyāsa, manuscrit Sanscrit 937, XVIIIᵉ siècle, vers 1755, Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, vue 44 — détail recadré. Œuvre du domaine public. Reproduction numérique : Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, ARK btv1b100839498. Réutilisation non commerciale libre et gratuite sous réserve du maintien de cette mention de source ; utilisation commerciale soumise aux conditions de la BnF.

Avant-propos sur la traduction :

Pourquoi Patanjali a-t-il composé le Yoga sūtra ? En effet, dans la tradition yogique l’enseignement s’opère habituellement directement de guru à disciple, et ne passe que très peu – voir absolument pas – par un exposé oral ou écrit (voir ainsi l’exemple de Ramana Maharshi rapporté par Jean Herbert, qui est décrit comme enseignant en ‘rayonnant dans le silence’).

Selon Sadhguru, Patanjali avait un objectif précis : son époque aurait été marquée par une prolifération des sectes et des écoles de yoga, toujours plus spécialisées dans un aspect ou un autre de la recherche spirituelle. Cette fragmentation aurait été perçue comme problématique – yoga signifie ‘union’ – et Patanjali aurait souhaité initier une réaction contre cette tendance.

Si l’affirmation de Sadhguru est exacte cela peut expliquer, au moins en partie, pourquoi ce traité s’avère aussi difficile à comprendre pour un lecteur du XXIème siècle, notamment lorsqu’il a été élevé ou instruit dans un système de pensée occidental : le Yoga sūtra aurait été destiné à des yogis, à des chercheurs spirituels maîtrisant déjà les concepts utilisés, avec qui Patanjali pouvait se permettre d’aller droit au but sans ressentir le besoin de contextualiser ou d’expliciter ses propos. Est-ce d’ailleurs pourquoi le texte débute de manière si abrupte : ‘Et maintenant : enseignement du yoga’ ?

Que cette hypothèse soit vraie ou fausse, le Yoga sūtra est un texte dont la traduction représente un grand défi. La signification des concepts utilisés était probablement claire pour les chercheurs spirituels du monde indien de l’époque de Patanjali – peut-être habitués aux débats doctrinaux savants – ils sont très loin de l’être pour nous. Une traduction littérale s’avérerait fidèle au texte original mais obscure. On a donc opté pour une traduction qui s’éloigne souvent des termes mêmes utilisés par l’auteur, mais qui espère réussir à en restituer le sens, tout en ajoutant des précisions qui sont absentes du texte original mais qui semblent indispensables au lecteur contemporain.


1.1 atha yogānuśāsanam

Et maintenant : enseignement du yoga

1.2 yogaścittavṛttinirodhaḥ

Le yoga permet de mettre un terme aux perturbations (vrtti) de la conscience (chitta)

1.3 tadā draṣṭuḥ svarūpe’vasthānam

Et ainsi, ce qui en nous observe le monde demeure dans un état conforme à sa nature originelle

1.4 vṛttisārūpyamitaratra

Car sans cela, ce qui en nous observe le monde s’identifie avec ces perturbations (vrtti)

1.5 vṛttayaḥ pañcatayyaḥ kliṣṭā’kliṣṭāḥ

Il existe cinq types de perturbations (vrtti), certaines sont source de souffrance, d’autres non

1.6 pramāṇaviparyayavikalpanidrāsmṛtayaḥ

Ce sont : la cognition valide (pramana), la cognition erronée (viparyayaḥ), l’illusion née du langage (vikalpa), le sommeil (nidra) et la remémoration (smrti).

1.7 pratyakṣānumānāgamāḥ pramāṇāni

Les cognitions valides (pramana) sont : la perception directe par les sens, l’inférence par l’intellect correctement employé et la transmission par un sage.

1.8 viparyayo mithyājñānamatadrūpapratiṣṭham

La cognition erronée (viparyayaḥ) est l’inférence par l’intellect mal employé.

1.9 śabdajñānānupātī vastuśūnyo vikalpaḥ

L’illusion née du langage (vikalpa) provient du pouvoir d’évocation des mots eux-même.


Jain Pathfinder (Tirthankara). India, 13th century (Museum Rietberg) photography by dourga.fr (licence CC0 1.0 Universal)

Notes :

1.2 : D’emblée des concepts difficiles à comprendre et sujet à controverse. Patanjli va expliquer ce que sont les ‘vritti’ dans les sutras suivants : des perturbations, des obstacles au fonctionnement optimal (conforme à sa nature réelle) de la conscience de chaque individu. Dans la tradition yogique ‘chitta’ fait référence à une réalité bien précise : la conscience et la connaissance suprême, le divin en l’individu, ‘ce qui observe’, à la fois l’être véritable et une capacité de connaissance non limitée, indépendante du fonctionnement des sens et de l’intellect (qui ne nécessite donc pas de puiser dans la mémoire pour fonctionner).

1.5 : Selon certains commentateurs ce sutra pourrait indiquer qu’une partie des perturbations (vrtti) n’a pas nécessairement d’effet négatif sur la conscience, puisqu’elles ne sont pas toutes source de souffrance (ou d’affliction). Mais c’est un contre-sens grave : comme l’indique le sutra 1.2 l’objectif du yoga est bien de mettre un terme à toutes les perturbations (vrtti). Toutes sont des obstacles.

1.6 : Des concepts très difficiles à traduire et à appréhender, sujets à controverse. Pramana (प्रमाण): la cognition valide (voir sutra 1.7). Viparyayaḥ (विपर्यय) : la cognition erronée (l’utilisation incorrecte de l’intellect). Vikalpa (विकल्प) : l’illusion née du langage (le pouvoir auto-générateur du langage). Nidra (निद्रा) : le sommeil (le sommeil profond sans rêve). Smtri (स्मृति) : la remémoration.

1.7 : On est obligé ici de ne pas se limiter à une traduction stricte pour aider à la compréhension. ‘Pratyakṣa’ : la ‘perception directe’ mais par le biais des sens (il faut le préciser car un yogi vise à atteindre une perception directe non médiée par les sens). ‘Anumāna’ : l »inférence’ (c’est à dire ici l’utilisation correct de l’intellect – de la logique), attention l’intellect, même bien employé, n’est au final jamais un bon outil pour un yogi, c’est pourquoi pramana fait partie des vrtti. ‘Āgama’ : le ‘témoignage digne de foi’ c’est la parole du sage, du guru, qui doit elle aussi finir par être dépassée (pour un yogi le véritable apport du guru ne passe pas par la parole). Il est ici intéressant de faire un parallèle avec le Devi Mahatmya. Comment le sage Medhas enseigne-t-il au roi et au marchand qui viennent le questionner ? D’abord par la parole. En premier lieu en faisant appel à leur perception directe par le biais des sens : ‘Regardez ces oiseaux’. Puis à leur inférence : ce qui est vrai pour ces oiseaux n’est-il pas vrai aussi pour les êtres humains ? Enfin Medhas leur témoigne de ce qu’il perçoit de la nature du monde sous la forme de l’histoire de la Déesse. On assiste donc à une démonstration de pramana. Toutefois, de nouveau, il faut bien comprendre que la pramana n’est pas une finalité pour le sage, ce n’est qu’un moyen d’amener ses nouveaux disciples au but véritable : la recherche spirituelle, ici sous une forme dévotionnelle (bakhti yoga), qui va leur demander trois années de pratique intense. Si cette dernière étape n’est décrite qu’en quelques lignes dans le récit c’est de loin l’étape la plus importante, et elle ne nécessite plus de discours. La pramana a été dépassée.

1.8 Le sanskrit dit ‘Viparyayaḥ est la fausse connaissance qui ne correspond pas à la nature réelle des choses’. Le terme ‘jñānam’ qui est utilisé pour désigner cette connaissance a un sens bien spécifique : c’est la connaissance obtenue par l’intelligence, celle de la voie du Jnana Yoga (qui commence son chemin spirituel par essayer de découvrir la réalité des choses en utilisant un intellect toujours plus puissant et affuté – avant de dépasser l’intellect). Viparyayaḥ est ici la fausse connaissance qui résulte d’une mauvaise utilisation de l’intellect.


Jina. India, southern Rajasthan or northern Gujarat, 14th century. (Museum Rietberg) photography by dourga.fr (license CC0 1.0 Universal)